TEMOIGNAGE – Maud : Ma bataille contre l’anorexie, un appel à la vie.

0 1

“Voir mon histoire écrite me donnera de la légitimité, le droit d’exister”

Avant de vous parler de mon histoire et de ma maladie : l’anorexie, je dois vous avouer que si j’ai accepté de témoigner, c’est tout d’abord, et très « égoïstement », pour moi. Je pense qu’aujourd’hui, j’ai besoin de renouer avec moi-même, de me trouver, de me connaitre. Je ne pourrai jamais être moi-même si je ne reconnais pas que je suis atteinte d’un Trouble du Comportement Alimentaire (TCA). Voir mon histoire écrite me donnera de la légitimité. Elle me donnera le droit d’exister, ne plus avoir honte de moi, ne plus me cacher. J’aimerais aussi, par ce témoignage, faire évoluer les mentalités et le regard que l’on porte sur l’anorexie mentale. L’anorexie est une vraie maladie. Ce n’est pas l’absence de la faim, mais tout son contraire. Je pense « bouffe », je dors « bouffe », je lis « bouffe ». Du lever au coucher, et même la nuit, la nourriture est une obsession. Pourtant je m’interdis de manger, comme si une voix dans ma tête me disait « t’es grosse », « t’es grasse », « c’est pas bien ». Je suis mon propre bourreau, ma propre prison. Alors si je peux toucher à travers ce témoignage, ne serait-ce qu’une seule personne atteinte de ce trouble, qui a honte, qui se cache, qui reste enfermée, si ça peut lui permettre de pousser la porte des soins, d’accepter de demander de l’aide pour dire oui à la vie, alors ce serait une victoire pour moi.

14 Septembre 2015, je fais mon entrée à Jouvence Nutrition, une clinique située près de Dijon spécialisée dans les TCA. Me voici, Maud, 20 ans, 1m55, 42 kilos. Je ne suis qu’un poids, un putain de gros poids dont la fierté résulte dans le fait de résister à l’appel de la faim. Une revanche sur mes années d’adolescence où j’étais considérée comme une « grosse vache ». C’est vrai qu’à 62 kilos, j’étais nettement plus en chair… Alors comment ne pas succomber à l’envie irrésistible d’avoir un corps parfait pour l’été ? Retour en été 2011. Me voilà lancée. Je perds 10 kilos en deux mois. Les quatre années qui suivront se dérouleront plutôt « paisiblement » avec un poids stable. Néanmoins, ces quatre années ont été suffisantes pour que s’installe un comportement alimentaire anormal et destructeur. Vous en connaissez beaucoup des filles qui partent en vacances avec leur balance ? 

“Le poids n’est finalement que la partie visible de l’anorexie”

Bref. Trêve de plaisanterie, revenons-en à nos kilos et donc à mon entrée à Jouvence Nutrition. Une décision personnelle plutôt pour soulager mes proches que l’idée de m’en sortir réellement. J’avais presque réussi à me convaincre que c’était juste un caprice d’adolescente et qu’il suffisait que je remange, que je décide de ne plus être malade pour reprendre ma vie de jeune femme. Reine des apparences derrière mes chaussures à talons et mon maquillage toujours parfait, à aucun moment je n’avais imaginé les blessures et les souffrances enfouies en moi. Le poids n’est finalement que la partie visible de l’anorexie. Il faut bien du courage pour affronter ses démons engloutis. Les innombrables rendez-vous de suivi avec les thérapeutes du centre m’ont permis d’en mettre certains en évidence. Parmis eux, le « fantôme » bien vivant de ma maman décédée le 11 Décembre 2005 des suites d’un cancer du sein. Je n’ai pas eu d’autre choix que de grandir plus vite que les enfants de mon âge en prenant « les rênes de la maison » aux côtés de mon papa et de ma petite soeur alors âgée de 7 ans. La tête dans le guidon, partagée entre les tâches ménagères et mes études, je n’ai pas pu faire mon deuil. Ces simples paroles : « Il est temps de la laisser partir », prononcées par mon psychiatre, en référence à ma maman, ont suffi à ouvrir la faille. Le début de la descente aux enfers.

Derrière mon anorexie se cache donc, entre-autres, deux difficultés : faire le deuil de ma maman et construire ma vie. Alors, quel lien établir entre ces difficultés et les symptômes physiques de la maladie me direz-vous ? L’anorexie est pour moi une bouée de sauvetage, une façon inconsciente de garder ma maman à mes côtés. Au plus mal de mon histoire, je citerais, entre autres, les treize heures de marche quotidienne dans ma chambre d’hôpital à tourner en rond avec un seul but : brûler un maximum de calories, y compris celles que je n’avais pas avalées. Portable en main, branché sur l’application « Pacer », je regardais augmenter mon nombre de pas : de 60 à 80 000 par jour (10 000 pas équivalent à environ 7,5 km). Une vraie marathonienne. 

“Je me voulais vivante et maigre ou morte et grosse”

Aujourd’hui, à l’évocation de ces chiffres, je ne réalise toujours pas, je ne me reconnais pas, je me prends pour une folle. Côté nutritionnel, plus un grain de sel. Je me contentais uniquement de quelques yaourts, pommes et autres desserts. J’ai finalement « réussi » à atteindre un poids plume de… 35 kilos, le même poids que ma maman à son décès. Je vous laisse imaginer… une jeune fille avec la peau sur les os rentrant dans des habits taille 10 ans. A  cette époque, une menace pèse sur moi : la pose d’une sonde pour me forcer à manger. Il faut en arriver à un état de déchéance pour imaginer être nourrie par sonde gastrique. Durant plusieurs jours, j’ai vécu sous l’angoisse de me voir poser ce « spaghetti »  de mon nez à mon estomac. Pourquoi m’infliger cette torture alors qu’il me suffit d’ouvrir la bouche et de manger ce qui me fait plaisir ? Là est tout le problème. Ce n’est pas une question de volonté. J’aurais préféré mourir que de vivre ça. Je l’aurais arrachée. Je n’aurais pas supporté d’être gavée. Je me voulais vivante et maigre ou morte et grosse. Il n’y avait pas de demi-mesure. J’ai finalement « échappé » à tout cet attirail. J’ai dû réduire mon activité physique. Je m’étais suffisamment abîmée : oedèmes aux jambes responsables d’une douleur perlante, rupture d’un kyste derrière un genou… J’ai recommencé à manger de tout : protéines, féculents, légumes, … Je n’oublie pas. Je n’oublierai jamais.

Mars 2016, je négocie ma sortie de l’hôpital, avec tout de même l’avertissement d’un potentiel retour à la clinique. C’est donc avec seulement deux kilos de plus que je rentre chez mon papa, tout en gardant un pied dans la structure, à raison d’une fois par semaine. Comme projet de vie : je m’offre un chiot, un boston terrier : Monoï. Quel départ pour lui de me voir tourner autour de la table à longueur de journée. A nous deux, 120 000 pas assurés par jour. Je me demande encore comment il n’est pas devenu fou…

A côté de ça, je recommence à vivre « normalement ». Je m’autorise quelques sorties, je recommence à aller en boite et à voir mes amis. Malgré cet élan de vie, mon poids rechute… comme me l’avait averti mon psychiatre. Il fallait donc que je reprenne du poids. J’allais recommencer à manger, moi qui avais réussi pendant des années à garder le contrôle sur la sensation de faim. Finalement, les besoins nutrionnels ont été plus forts que ma volonté. Durant plusieurs semaines, je me suis retrouvée à manger un paquet de gâteaux en cachette : mon seul repas de la journée. Honte ultime. Alors pour reprendre bonne conscience, je me force à prendre des « repas » plus réguliers. Un effort plus qu’un plaisir.

“La pilule est dure à avaler”

Après deux mois de vacances, le 26 Août 2016, retour à la clinique. Le verdict est sans appel : 10 kilos pris en l’espace de 10 semaines. La pilule est dure à avaler. Je n’en montre rien. Je me réfugie dans le silence et décide de rompre les soins sans en avertir mon entourage. Ces kilos ne sont pas synonymes de guérison, bien au contraire. J’ai cru qu’atteindre un poids normal me permettrait de tourner la page sur cette dernière année écoulée. Finalement, c’est tout l’inverse. Je me sens mal, je me sens grosse, je me déteste, j’ai envie de m’arracher la peau. Je ne me supporte pas. Je n’ai plus envie de rien, je ne supporte plus rien, ni même mon chien. Je pleure, je coupe contact avec tout le monde, je ne réponds plus à personne. Je ne ferme plus un oeil de la nuit. A bout, le 18 Octobre 2016, j’avale deux boîtes d’anxiolytiques, pour essayer de mettre fin à mes jours : une tentative de suicide.

“Je continue à démêler les noeuds de mon histoire”

Retour à la case départ. Le 31 Octobre 2016, je réintègre le centre de Jouvence Nutrition en hospitalisation complète, là où je lutte encore aujourd’hui contre ma maladie. Le chemin est long et sinueux. Je perds du poids. Mes portions alimentaires sont très restreintes mais j’y crois. Plus que jamais je souhaite m’en sortir. Je souhaite vivre. Revivre.

Quel avenir je m’imagine ? Obtenir mon diplôme d’infirmière en reprenant mes études en septembre avec, dans le meilleur des cas, un emploi à la clé. En attendant, je continue à démêler les noeuds de mon histoire, à me plonger dans les « pourquoi, comment » laisser la maladie de côté ? Comment être moi, Maud ? Et plus moi, Maud malade ? Je m’accroche aux quelques souvenirs heureux, à mes vacances passées à Sainte Maxime dans le sud de la France l’été dernier, à mes expériences professionnelles et à une collocation de quelques semaines.

Pour terminer, je ferais référence à un très beau livre « La Princesse qui croyait aux Contes de Fées » de Marcia Grad. Chacun d’entre nous peut se retrouver dans ce passage : « On renonce par désespoir mais on cède par acceptation ». J’aurais pu renoncer. J’aurais des centaines de raisons de ne plus vouloir me battre, mais je ne suis plus aussi désespérée qu’à une époque. Aujourd’hui je pèse 45 kilos, j’accepte mes difficultés, j’accepte d’être malade, j’accepte d’en parler, j’accepte l’aide qui m’est offerte. Je cède à la vie. Je crois au bonheur, je crois en moi. Je ne cherche pas à susciter de la pitié, juste une profonde envie de m’exprimer afin de donner espoir aux autres personnes atteintes de TCA.

L’anorexie m’a sauvée la vie, bien que j’en ai payé le prix fort, en frôlant la mort. Elle m’a permis d’accepter la réalité. Ma réalité. Elle est un mécanisme de défense. C’est pourquoi je reste consciente de ma fragilité quant aux prochaines épreuves que m’offrira la vie. Il n’y a pas de coupable. Seulement des responsables, à commencer par moi-même. Je tiens également à remercier ma famille, mes amis toujours présents, qu’elles qu’en soient les circonstances. Je ressors plus forte et plus riche de cette maladie. Riche d’amour reçu des autres, en attendant d’être suffisamment forte pour arriver à m’en donner. ■

share TWEET